Témoignage Jean Saint-Etienne – Trente années au CNES à Brétigny et à Toulouse (1962-1992)
Partie 1 (1962 – 1967) : Aux innocents les mains pleines
Lorsque j’entre au Centre national d’études spatiales, à Paris en septembre1962, l’organisme est tout nouveau, il existe depuis 6 mois et compte 50 personnes. Il ouvre son premier centre technique à Brétigny-sur-Orge (Essonne) quelques semaines plus tard. En quelques années il va conduire la France dans l’espace. Quiconque a partagé cette aventure en garde un souvenir exaltant, celui d’avoir œuvré personnellement aux premiers succès spatiaux de son pays. Bien des acteurs ont quitté le CNES après ces premiers succès. Pour ma part, resté fidèle à mon attachement initial, j’éprouve le besoin d’apporter ici un bref témoignage sur la vie intérieure d’une entreprise exceptionnelle, telle que je l’ai vécue à Brétigny puis à Toulouse pendant 30 années.
Ignorant presque tout des préparatifs qui avaient amené le gouvernement à créer le CNES, j’avais l’impression d’une naissance ex abrupto, d’une sorte de « big bang » dont j’étais l’un des atomes, à destination inconnue … Jusqu’alors ma trajectoire n’avait rien eu d’aléatoire et mon arrivée à Brétigny était un peu un retour aux sources. Quatre ans plus tôt, jeune ingénieur à Nord-Aviation, j’avais été détaché quelques mois au CEV de Brétigny. C’est là que je m’étais lié à Bernard Golonka. Il me présenta par la suite à Pierre Chiquet, … lequel venait donc de m’embaucher. Passionné d’électronique et de radio pour l’aéronautique j’avais beaucoup appris à Nord-Aviation, il s’agissait maintenant de concrétiser à une autre échelle.
De fait tout va très vite. Nouveau-né, le CNES doit rapidement préciser son positionnement par rapport au paysage préexistant. D’abord, face aux milieux scientifiques, le CNES affirme d’emblée qu’il n’exercera pas d’activités de recherche intra muros, contrairement à la pratique de la NASA, mais il établit une relation systématique avec les laboratoires de recherche intéressés aux sciences spatiales.
En matière industrielle, le CNES ne suit pas le modèle du CEA – qui compte à l’époque près de 30 000 agents ! – il exclut de pratiquer des fabrications en son sein sauf exceptions. Ainsi le CNES joue le rôle de maître de programme, mais il confie à l’industrie la réalisation des stations de poursuite, télémesure et télécommande. Il approvisionne les chambres d’essai à l’ambiance spatiale, mais il en confie la mise en œuvre à une société spécialisée. Une exception importante à cette politique concerne les satellites eux-mêmes : le CNES joue le rôle de maître d’œuvre des premiers satellites, réalisant lui-même des sous-systèmes et des équipements embarqués. S’agissant d’une spécialité entièrement nouvelle, on juge en effet que le CNES doit l’acquérir par lui-même avant d’être en mesure de la déléguer.
Face à d’autres organismes d’état, comme le CNET, l’ONERA et la DMA, qui ont quelques prétentions à l’activité spatiale, les frontières s’établissent peu à peu, grâce à la forte personnalité du directeur général du CNES, le général Aubinière. Face aux organismes spatiaux européens créés à la même époque, l’ESRO pour les satellites et l’ELDO pour les lanceurs, aucune rivalité ne se dessine encore devant l’immense champ à défricher.
Pendant ces premières années, le CNES connaît une croissance très rapide autour d’un noyau initial composé d’un mélange de normaliens, de polytechniciens ingénieurs du corps de l’armement ainsi que d’ingénieurs de spécialités diverses ayant 2 à 5 années d’expérience industrielle. Ils ont été recrutés pour la plupart de proche en proche par relations personnelles. En effet, ignoré du public, le CNES a du mal à trouver des demandeurs d’emploi en cette période de fort développement économique national. Le CNES ne possédant pas encore un bureau de recrutement, tous les moyens sont bons pour trouver des volontaires. Je me souviens d’avoir participé à la prospection pour un poste de mathématicien chargé de calcul d’orbite. Je fis apposer un exemplaire de la fiche de poste comme affiche sauvage sur un pilier de la Sorbonne par ma sœur, étudiante en sciences et c’est ainsi que nous pûmes contacter Michel Lefebvre, qui devait s’illustrer par la suite au GRGS.
Il est vrai que nous avions parfois du mal à faire comprendre le rôle qu’allait remplir le CNES. Lorsque je rencontrais des amis leurs réactions étaient surprenantes : « Ah oui, c’est pour la bombe ! ». Confusion d’autant plus fâcheuse que le CNES s’efforçait de se démarquer du CEA et des militaires et au contraire de jouer sur le registre de la science en maison de verre. Par moments j’avais l’impression de rêver ; étions-nous vraiment en voie de devenir une puissance spatiale ?
Ces rêveries ne duraient pas longtemps car nous étions entraînés par l’énorme impulsion imprimée par le général Aubinière. Le directeur général et les principaux cadres sont animés par le souci commun du service public et par la volonté d’asseoir les projets du CNES sur une compétence interne à forte composante technique. Les ingénieurs sont enthousiastes à l’idée de participer à une formidable aventure, mais en même temps ils ont le sentiment de jouer gros avec les deniers de l’état. La voie déjà ouverte par Soviétiques et Américains montrait que le succès était promis, mais qu’il pourrait n’être obtenu qu’après bien des échecs. Pour sa part, venant après les précurseurs, la France devait réussir du premier coup et rapidement. En résumé, comme aurait pu dire le général, « Faudra qu’ça marche ! et vite ! »
Parmi les larges attributions que lui donnait la loi, le CNES s’était fixé un objectif prioritaire : montrer que la France pouvait lancer un satellite et l’exploiter sur orbite. Face à cet objectif limpide, le style de commandement est traditionnel avec une forte autorité, bien acceptée. La structure hiérarchique ne comporte que trois niveaux : direction, division, département ; elle permet aisément de transmettre la pression exercée par le directeur général. La communication horizontale est facilitée par la taille modérée de l’établissement de Brétigny, qui n’atteindra 700 personnes qu’en 1967.
A l’intérieur du CNES la compétence spatiale se crée par la participation des agents à des actions concrètes. Elle ne donne pas encore naissance à une véritable culture d’entreprise parce que les diverses équipes travaillent dans la hâte, chacune dans le domaine qui lui est imparti : les unes en réalisant des satellites – dont FR1 en coopération avec la NASA -, d’autres en négociant et suivant les réalisations déléguées à l’industrie, d’autres encore en lançant des ballons ou des fusées-sondes, d’autres enfin en construisant le centre technique de Brétigny et bientôt les centres de Kourou et de Toulouse.
La coordination de ces nombreuses activités n’est pas parfaite. Je me souviens qu’étant chargé du développement des matériels des stations de poursuite et de télémesure, je proposai à Xavier Namy, chef du projet FR1, que nous examinions ensemble la compatibilité de son satellite avec mes stations. Il me fit comprendre gentiment que sa bande n’avait pas de temps à perdre avec la mienne. « Si tes stations ne marchent pas ce n’est pas grave, les stations de la NASA sont associées à mon projet ! » ajouta-t-il. A quoi je répondis que mes stations avaient de quoi fonctionner avec les satellites de la NASA déjà sur orbite. Tout cela n’était pas très positif mais nous en restâmes là. Heureusement aucun problème de compatibilité ne devait surgir entre FR1 et nos stations.
Dès 1962, le CNES avait englobé les activités françaises de ballons stratosphériques et de fusées-sondes préexistantes. Ces activités intéressaient la communauté scientifique mais elles avaient un faible retentissement médiatique. Un premier frémissement se produit en avril 1964 lorsque le gouvernement décide la construction de la base de lancement en Guyane. Puis, au début de 1965, une première opération vraiment spatiale du CNES commence : son réseau de stations entre en service en poursuivant des satellites de la NASA déjà sur orbite.
Mon « ouf » de soulagement ne fut pas immédiat, cependant. J’avais claironné que la précision de localisation des satellites par le réseau serait de 1/ 10 000 de la distance séparant le satellite de la station. Cette prophétie était facile parce que nos paramètres de conception étaient voisins de ceux des stations de la NASA qui atteignaient cette précision. Or pendant plusieurs semaines la précision fut seulement de 1/1000, 10 fois moins bonne ! Avions-nous oublié un élément essentiel de conception ? Malgré un peu d’angoisse, je m’accordai une semaine de congé. A mon retour mon collègue Norbert Charbit, hilare, me dit : « Bon ! Ça y est ! Tu l’as ton 1/ 10 000 ! ». En quelques jours on avait découvert une erreur de longueur de 2 câbles à la station de Pretoria et nos collègues mathématiciens en avaient aussitôt tenu compte dans leurs calculs !
Mais l’entrée effective de la France dans le club très restreint des puissances spatiales date de fin 1965. Ce sont le lancement de la capsule A1 par un lanceur Diamant A de la SEREB et celui du satellite FR1 par une fusée Scout de la NASA qui illustrent principalement cette période. L’émotion, la joie, une immense satisfaction inondent le CNES.
Evidemment ces succès, que le CNES partage d’ailleurs avec la SEREB, ne reposent pas seulement sur la qualité de ses agents. Ils résultent d’abord de longues années de préparation technologique antérieures à sa création. Ensuite, si le CNES a su fédérer toutes les participations, il a bénéficié de la volonté enthousiaste de chacun des acteurs – organismes de recherche, industriels et autres – de prendre part à la réussite de cette aventure exceptionnelle. Il a bénéficié enfin d’un contexte simplifié par la priorité attribuée à ce premier programme, voyant son budget et son personnel croître sans frein autant que nécessaire. Beaucoup d’entre nous, tout à leur joie, n’avaient pas conscience, à l’époque, de la conjonction de ces facteurs favorables, … qui seront rarement réunis par la suite.
Les projecteurs de l’actualité illuminent donc pour la première fois le CNES. L’existence de l’activité spatiale française est alors reconnue au-delà des acteurs et de quelques initiés. Et ces premiers succès seront confirmés en 1966 et 1967 par les 3 lancements de satellites D1.
En mars 1966 le CNES se réorganise. Il rattache le centre de lancements de ballons d’Aire-sur-Adour à une division ballons aux attributions plus larges, qui sera la première à s’installer à Toulouse en 1968. Il crée une division lanceurs chargée de développer un nouveau lanceur -appelé Diamant B- par contrat direct avec Nord-Aviation, Sud-Aviation et la SEP. On considère en effet que la propulsion à liquides est préférable pour un lanceur de satellites. Au niveau supérieur de l’organigramme la direction scientifique et technique tenue par le professeur Blamont éclate en 3 nouvelles directions : la division des programmes est promue au rang de direction (André Lebeau) tandis que les autres divisions sont réparties entre la direction du centre de Brétigny (Jean-Pierre Causse) et une direction du développement (Pierre Chiquet), cette dernière chargée principalement de préparer la création des centres de Kourou et de Toulouse.
Ces mouvements se justifient par l’élargissement des activités du CNES aux lanceurs, à la prospective des technologies et des missions ainsi qu’à l’exploitation des satellites sur orbite. Ils ont été précédés et seront suivis de nombreuses embauches de sorte que l’âge moyen du personnel reste voisin de 30 ans pendant plusieurs années. Une activité syndicale très réduite prend naissance, encouragée par la direction qui y voit une attestation du fonctionnement normal de l’établissement. Mais les revendications sont pratiquement inexistantes.
Fort de ses succès, le CNES paraît promis à un avenir radieux.
Partie 2 (1968 – 1969) : La déchirure
Alors que l’Établissement se livre à l’élargissement de ses activités dans une ambiance presque paisible après le feu ressenti jusqu’en 1966, la crise nationale de mai 1968 éclate subitement … et elle pénètre au CNES ! où la grève est cependant repoussée, mais à une faible majorité. L’envie d’un changement de relations sociales se trouve ainsi révélée à la stupéfaction de la plupart des responsables hiérarchiques. Les sections syndicales se développent subitement et négocient avec la direction générale l’application au CNES des accords nationaux de Grenelle.
Ce mouvement précipité a entraîné aussi la naissance d’un système de commissions paritaires direction – personnel (représentants élus) habilitées à traiter un très large éventail de questions. Ce système semble apprécié par la direction générale ; il lui offre un retour d’information sur la marche de services dont elle se trouve éloignée, du fait de la rapide croissance intervenue en peu d’années et en raison de la séparation entre le siège de Paris et le centre technique de Brétigny. Il est moins apprécié par la hiérarchie intermédiaire qui se voit prise entre, d’un côté une direction générale disposant d’un moyen de contrôle plus serré, et de l’autre une base pouvant s’exprimer et manifester sa contestation à tout moment via les commissions, et ce en toute immunité.
Au bout d’une année toutefois le fonctionnement des commissions paritaires s’essouffle. Il est critiqué par plusieurs syndicats qui estiment que ce système conduit le personnel à partager des responsabilités qui sont du ressort de la direction, sans disposer des mêmes informations et prérogatives. Il est abandonné au profit d’un système classique où les représentants du personnel sont syndicalistes. Mais il en reste dans les esprits une tendance à contester l’autorité … ou plus exactement à vouloir participer aux grandes décisions d’orientation et de programmation. On ne le sait pas encore, mais cette volonté participative sera plus tard l’une des caractéristiques unificatrices de la culture d’entreprise au CNES.
Pour le moment, au contraire, les différences entre les cultures sectorielles s’accentuent. Le fossé se creuse surtout entre d’une part la division satellites et ses dépendances techniques, préoccupées avant tout de renforcer leur toute nouvelle compétence interne dans la plus grande continuité, d’autre part la direction des programmes qui pense déjà à la délégation à l’industrie de toutes les maîtrises d’œuvre et à l’élaboration d’un programme de développement technologique à long terme.
Un autre élément de trouble résulte simplement de l’achèvement de la première mission du CNES : montrer que la France est capable de concevoir, construire, lancer et exploiter sur orbite des satellites. Ceci étant fait, toutes les réflexions sont ouvertes sur ce que doit être le futur de l’activité spatiale, l’équilibre entre la science et les applications, l’équilibre entre le programme national et la participation française aux organismes européens ESRO et ELDO.
Au CNES la direction des programmes participe aux commissions de préparation du VIème Plan national de modernisation et d’équipement, pour tenter d’inscrire l’activité spatiale dans un cadre supposé propice à son financement. Elle est peu à peu amenée à développer des thèses prospectives, notamment sur l’européanisation des programmes d’application et sur les structures d’exploitation des futurs systèmes opérationnels. Les agents des autres directions jugent que ces perspectives sont prématurées ou irréalistes et qu’elles ne tiennent pas suffisamment compte de l’existant. Selon eux le CNES a besoin de confirmer ses succès et de développer ses propres forces avant d’encourager de nouveaux partenaires à prendre des responsabilités en matière spatiale. Ces divergences de vues sont aussi catalysées par l’affrontement d’ambitions individuelles que la direction générale ne concilie pas.
En septembre 1968, compte tenu de l’avancement des centres de Toulouse et de Kourou la direction du développement est dissoute. Son contenu est transféré aux 3 centres de Brétigny (Jean-Pierre Causse), Toulouse (Pierre Chiquet) et Kourou (Guy Kramer, auquel succède un an plus tard Yves Sillard).
Devenu sous-directeur technique du futur centre de Toulouse, Xavier Namy s’emploie à renforcer la compétence en systèmes embarqués via la participation de sa sous-direction à plusieurs projets de systèmes à satellite, dont Eole et Symphonie et à des avant-projets. De mon côté, œuvrant encore dans le domaine des équipements au sol, je fais de même. Mais nos liens étaient rares. Je ne manquais pas de lui communiquer les notes techniques issues de nos travaux mais je n’étais pas payé de retour. En fait son attitude à mon égard pouvait se schématiser grossièrement ainsi : « T’es sympa, j’te veux pas d’mal … mais t’es pas d’ma bande, alors tiens-toi à distance. » Tel était, du moins, mon sentiment.
Vue de l’extérieur, la sous-direction technique semblait se muer peu à peu en une forteresse isolée du reste du CNES, mais consciente de détenir le pouvoir en protégeant l’exclusivité de sa compétence. A mesure que la complexité des systèmes en projet augmentait cet isolement devenait une gêne. Cela se révéla particulièrement avec Symphonie. Ce premier système de télécommunication à satellite géostationnaire impliquait un ensemble de participations : en France le CNES, les PTT, l’ORTF et en Allemagne les organismes homologues. Il fallut nommer deux « secrétaires exécutifs », l’un français, l’autre allemand pour coordonner tous ces donneurs d’ordre et gérer les contrats délégués à un consortium industriel franco-allemand (CIFAS). Après avoir obtenu le changement du premier secrétaire exécutif français, Namy continua de mener la vie dure au deuxième. Finalement il s’avéra impossible de faire participer à temps partiel la sous-direction technique au suivi du projet et il fallut se résoudre à muter à temps plein une partie du personnel – généralistes et spécialistes – au groupe de projet franco-allemand.
L’année 1969 commence mal. Au niveau national, en raison de la forte hausse des dépenses publiques de personnel consécutive aux accords de Grenelle, des économies sont faites sur d’autres chapitres budgétaires. Le CNES est touché ; habitué à une forte croissance il voit celle-ci stoppée brutalement. Les divergences de vues internes s’aiguisent sur la manière de gérer la pénurie.
Au mois de septembre, dans un contexte budgétaire rétréci à l’extrême, le général Aubinière décide d’accorder la priorité à un projet de satellite scientifique (D2B) et d’en confier la maîtrise d’œuvre à l’industrie (Matra). Aussitôt Xavier Namy et Pierre Chiquet démissionnent. Dans les semaines et les mois qui suivent, deux chefs de divisions techniques, le chef de la division satellites et plusieurs chefs de département qui s’étaient illustrés dans les premiers succès démissionnent à leur tour. La raison commune mise en avant est qu’ils n’acceptent pas la nouvelle orientation de la direction générale, non compatible selon eux avec leur désir d’exercer des métiers à forte technicité. Peut-être se trouvent-ils également perturbés par un vent de contestation de leur autorité par la base, né des événements de mai 68.
Une telle vague de démissions est à replacer dans le contexte de plein emploi et de fort développement industriel qui régnait à l’époque. Mais le résultat malheureux des dissensions internes est que l’acquis de ces agents, gagné avec l’aide de la NASA et par leur participation aux premiers projets, est perdu pour l’espace français car, de fait, aucun d’eux ne se recasera dans la toute nouvelle industrie spatiale. Ce premier séisme, ressenti en interne comme une douloureuse déchirure, ouvre une période de crises propres au CNES qui ne prendra fin qu’en 1976. Pour ma part, quoique fortement ébranlé par le départ de Pierre Chiquet, dont j’avais eu le bonheur d’être un proche collaborateur, je décidai de rester à bord du navire contre vents et marées. Ma passion pour l’espace était loin d’être assouvie. J’étais convaincu que l’activité spatiale offrirait à de nombreuses disciplines scientifiques et techniques des champs de fertilisation croisée excitants pour un ingénieur. Il est vrai que je ne soupçonnais pas la durée de la traversée des tempêtes.
Partie 3 (1969 – 1976) : Sept ans de malheurs
Les activités spatiales françaises et européennes entrent alors dans une longue période d’agitation, aggravée au CNES par la décentralisation à Toulouse et caractérisée par une perte générale de confiance : perte de confiance du personnel en l’avenir et perte de confiance des services les uns envers les autres. Le départ des principaux artisans des premiers satellites français vient de révéler la fragilité des acquis ; les efforts tentés pour restaurer la confiance vont se heurter à beaucoup de scepticisme.
En fin 1969, la direction des programmes publie un rapport de synthèse proposant l’orientation de l’activité spatiale française et européenne pour le VIème Plan (1971-1975). Ce rapport présente une prospective clairvoyante mais s’abstient de la moindre indication sur le rôle qui devrait revenir à l’entreprise CNES dans ce tableau d’ensemble. Or c’était là évidemment la préoccupation principale du personnel. Les critiques internes fusent de toutes parts, mais aucun consensus ne se dégage clairement ; aucune autre version de ce texte ne sera établie.
La gestation des premiers projets de satellites d’application est difficile. Le projet de satellite de télécommunications Symphonie est en cours de développement en collaboration bilatérale avec l’Allemagne. Il aboutira plus tard à un énorme succès technique et industriel. Pour le moment l’équipe de projet intégrée est implantée au CNES (Brétigny puis Toulouse), mais l’organisation l’isole du reste de l’établissement ; l’équipe englobe en son sein tous les spécialistes dont elle a besoin et n’a pratiquement aucun échange avec les services dans lesquels elle a puisé le personnel.
Pour Météosat, dont le CNES a fait l’étude préliminaire dans un cadre national avec la Météorologie nationale et le CNRS (Laboratoire de météorologie dynamique), une autre formule est adoptée. Le CNES propose l’européanisation du programme. Celle-ci est acceptée par les pays membres de l’ESRO et la France obtient que l’équipe de projet soit installée à Toulouse et composée pour partie d’agents du CNES. Contrairement à Symphonie, il est prévu que cette équipe n’englobera pas tous les spécialistes. Elle fera appel, sous forme de support séparé, aux services du CNES (centre technique de Toulouse) et de l’ESRO (centre technique de Noordwjick). L’équipe de projet s’installe à Toulouse dès 1970, mais cette décision répond trop tard et trop partiellement aux interrogations sur l’avenir du CNES.
La décentralisation à Toulouse qui se révélera plus tard très bénéfique constitue pour l’heure un handicap supplémentaire. Dès 1963 un comité interministériel d’aménagement du territoire avait décidé que les extensions du CNES se feraient à Toulouse. Le CNES n’ayant alors que 17 mois d’existence et aucun résultat significatif à son actif, lesdites extensions avaient paru bien lointaines et hors du champ des préoccupations. Or les choses se précisent fin 1965 dès le succès de FR1. Cette perspective ne réjouit pas tout le monde. Au-delà des préoccupations individuelles, d’autres inquiétudes se manifestent. La politique nationale de régionalisation est encore à ses débuts et les services désignés pour partir craignent un isolement néfaste à leur activité. Je me souviens aussi que Chiquet lui-même, dans un premier temps, jugea que le dynamisme du CNES risquait de se dissoudre dans la douceur de vivre qui faisait la réputation de Toulouse. Mais, avec son âme de bâtisseur qui avait déjà fait merveille à Kourou, il considéra rapidement le côté positif de la chose et lança le développement du Centre spatial de Toulouse avec son énergie et son imagination coutumières, jusqu’à son départ du CNES.
Après l’installation à Toulouse des divisions Ballons (1968) et fusées-sondes (1969) la principale phase de décentralisation devait, en 1971, concerner les services chargés du développement des satellites. Or celle-ci se présente dans un contexte très défavorable : maintien à Brétigny d’une forte direction des programmes soupçonnée, par les services désignés pour Toulouse, de mépriser la capacité des équipes internes, gestion du satellite D2 B par un industriel implanté en région parisienne, très grande incertitude sur l’avenir de l’activité spatiale. Au printemps 1970 une grève, suivie en majorité par les services promis au transfert, s’étend sur plusieurs semaines, ponctuée par de nombreuses assemblées convoquées par l’intersyndicale et appuyée par les non-grévistes (collectes de solidarité).
Après quelque 6 semaines, la grève prend fin sans que le général Aubinière ait pu apporter les garanties réclamées. Mais les conséquences sont graves : 50% du personnel destiné à Toulouse refuse le transfert et démissionne (ce chiffre inclut les démissions enregistrées depuis octobre 1969), à l’exception de quelques agents qui viennent occuper des postes ouverts dans les services restant à Brétigny (direction des programmes, divisions lanceurs, opérations, mathématiques,…). La compétence perdue demandera plusieurs années pour être reconstituée, mais on remplace les partants par des débutants qui sont au contraire intéressés par le lieu de travail proposé.
Fin 1971 le général Aubinière quitte le CNES. Il est remplacé par Michel Bignier.
De 71 à 74, de nombreux avant-projets de systèmes spatiaux sont entrepris malgré une méfiance persistante entre les personnels de la direction des programmes (à Brétigny) et ceux du nouveau centre implanté à Toulouse et en dépit des lourdes incertitudes de l’époque : lanceur Diamant trop léger pour emporter les satellites envisagés, lanceur Europa essuyant échec sur échec. De même les laboratoires internes se diversifient : à côté de ceux ayant assuré des fabrications et des essais, se développent des laboratoires légers destinés à l’acquisition de compétence sur des points technologiques clés. Le pourcentage de personnel technicien augmente tout en restant largement minoritaire par rapport aux cadres.
Les divisions techniques de Toulouse et la direction des programmes finissent par trouver des modalités de fonctionnement appropriées pour lancer de nombreuses études technologiques, les unes internes, les autres déléguées à l’industrie. Enfin pour inciter au décloisonnement des services un cycle de formation interne « satellites » est mis en place : à tour de rôle les experts de chaque domaine dévoilent les mystères de leur spécialité au bénéfice des agents des autres services.
Tous ces efforts sont cependant lourdement handicapés par l’absence d’une vision claire de l’avenir. Par ailleurs la DATAR poursuit son offensive pour une décentralisation plus complète du CNES à Toulouse. Un compromis entre les ministères concernés est trouvé à mi-73 après une étude confiée à un cabinet de consultants privés, fixant à 100 personnes l’effectif du siège parisien (le CNES en obtiendra finalement 130). Le centre de Brétigny sera fermé en 1974 ; tous les services techniques, à l’exception de la division lanceurs, seront regroupés à Toulouse ; la direction des programmes intégrera le siège parisien au prix d’une compression de ses effectifs. Nouvelle hémorragie : cette fois encore de nombreux agents refusent le transfert et démissionnent. Quelques-uns parviennent à se recaser dans les lanceurs, qui sont promus au rang de direction dans la perspective du lanceur de substitution à Europa.
A la même époque (mi-73) les pays membres de l’ESRO et de l’ELDO se mettent d’accord pour fusionner les deux organismes en une Agence spatiale européenne qui naîtra en 1975 et dont les principaux programmes nouveaux seront le lanceur de substitution proposé par la France (qui s’appellera Ariane), le laboratoire orbital Spacelab proposé par l’Allemagne et le satellite de télécommunications maritimes Marots proposé par le Royaume Uni.
Salué en Europe comme un grand succès, cet accord inquiète les services du CNES implantés ou destinés à Toulouse, auxquels il n’apporte aucun plan de travail. Après les énormes dépenses faites les années précédentes pour construire et équiper les centres de Toulouse et de Kourou, ils craignent qu’un nouveau gouffre soit ouvert par Ariane. Peu de gens à Toulouse croient au succès de ce programme dont, d’ailleurs, le CNES obtient le maintien en région parisienne (Evry), à Toulouse on se demande bien pourquoi.
En octobre 1974 les événements se précipitent. Le gouvernement français confirme l’engagement du programme Ariane et annonce l’arrêt du programme Diamant. Seuls D2B et D5A-D5B seront lancés par Diamant B. Les projets de positionnement par satellite Dialogue et Géole sur lesquels un investissement considérable a été fait sont arrêtés. Le projet Argos en coopération avec les Etats-Unis est confirmé mais au total le programme national se rétrécit fortement.
A peine ces décisions sont-elles prises, Michel Bignier décide de s’adresser à l’ensemble du personnel. Pour ma part, arrivé à Toulouse depuis quatre mois, je me joignis avec curiosité à cette première Assemblée générale. Le discours du directeur général, prononcé à Paris était retransmis par télévision aux autres établissements. A la cafétéria du centre spatial de Toulouse il paraissait provenir d’une autre planète ; il n’apportait aucun apaisement aux inquiétudes du personnel ; au contraire le directeur général annonçait l’éventualité d’une réduction des effectifs d’une quarantaine de postes.
Cela me parut grave, aucun agent n’étant proche de l’âge de la retraite et au moins la moitié d’entre nous ayant quitté la région parisienne pour constituer le nouveau centre ! Mais ce qui était peut-être encore plus grave c’était l’absence de perspectives propres à l’établissement, le manque de directives, pour tout dire l’inexistence d’un plan de travail. J’observai avec étonnement les réactions à cette annonce ; très diverses, elles couvraient un large spectre depuis la confiance béate jusqu’à l’affolement.
Une grève se produit alors à Toulouse pour la première fois, mais il n’y a pas unanimité du personnel. Ces divergences s’expliquent : le centre de Toulouse est en fait partagé en trois directions. La grève affecte surtout la direction des systèmes et engins spatiaux (Maurice Claverie), en place depuis 1971. Les services qui viennent d’arriver à Toulouse en 1974, et qui composent la direction de l’exploitation et des opérations (Bernard Lago), ont un plan de charge encore important devant eux, avec les satellites déjà en orbite et ceux encore à lancer. La troisième direction, administrative, n’est pas non plus concernée directement.
Néanmoins un malaise durable s’installe. A Paris la direction des programmes (André Lebeau) s’est restructurée en un nombre réduit de divisions. Au contraire à Toulouse, la direction des systèmes et engins spatiaux (Maurice Claverie) introduit un niveau hiérarchique supplémentaire en créant trois directions adjointes. La direction adjointe pour la recherche appliquée (Jean-François Faugère) découpe en cinq divisions les services techniques qui auparavant en constituaient deux. Dans la direction adjointe chargée des projets, la division satellites (au nom si symbolique) est coupée en deux, une partie chargée de projets d’application, l’autre chargée des projets scientifiques et fusionnée avec la division fusées-sondes dont l’activité est en voie d’extinction. Cette réorganisation, conçue avant l’arrêt du programme Diamant, est confirmée alors que le rétrécissement du programme aurait dû conduire à une organisation appropriée à la régression du moment.
Face à la réduction du programme, toutes sortes d’initiatives sont prises pour alimenter le plan de charge, notamment en essayant de développer des retombées non spatiales. Mais ces tentatives sont prématurées à quelques exceptions près (énergie solaire). Elles accentuent le sentiment d’éparpillement et de fuite. Je m’en ouvris à Bernard Golonka, ajoutant « Ça va mal ». Déboussolé comme moi mais toujours lucide il répondit « Ça ne va pas assez mal ». La suite allait lui donner raison. Le sentiment d’un risque d’implosion se répand peu à peu et provoque la colère d’une partie croissante du personnel qui s’en prend à ses dirigeants directs, avec le relais de tracts syndicaux. Au printemps 75, Jean-François Faugère, vivement critiqué, démissionne. Au mois de juin, Maurice Claverie est limogé par le président du CNES (Maurice Lévy) et remplacé par Jean-Claude Husson.
La situation va encore s’aggraver dans les mois qui suivent. L’Agence spatiale européenne, créée en avril 1975, embauche du personnel et construit des bâtiments dans ses centres ESTEC et ESOC. Au début de 1976, déjà restreintes dans leurs activités nationales de développement, la France (CNES) et l’Allemagne (DFVLR) commencent à prévoir aussi une baisse de leurs activités opérationnelles. En effet, alors même qu’ils viennent de démontrer leur compétence en mettant à poste géostationnaire les deux satellites Symphonie (exercice de haute voltige car à cette époque les satellites ont très peu d’automatismes embarqués), les deux pays voient repoussée par l’ESA leur proposition d’assurer la mise à poste de deux satellites de l’agence, sur les quatre que celle-ci doit mettre à poste en peu de temps. Ils découvrent à cette occasion que le système de vote au Conseil de l’ESA permet de réunir contre eux une majorité, alors que cette coalition est minoritaire en matière de participation financière. L’Allemagne licencie alors 200 personnes sur les 400 chargées des affaires spatiales au DFVLR.
Cette fois tout le personnel du CNES à l’unisson comprend le danger. Même le personnel du sanctuaire d’Evry, qui a pleine délégation de l’ESA pour gérer le développement du futur lanceur Ariane, manifeste sa préoccupation. Une grève massive éclate. Début juin, le président Lévy, ayant épuisé tous les moyens normaux d’alerte du gouvernement face à une européanisation trop brutale des programmes spatiaux, choisit une manière audacieuse. D’une part il orchestre une campagne de presse visant à affirmer que la France pourrait se retirer de l’ESA, qui n’a encore qu’un an d’existence, conduisant l’Agence à l’éclatement. D’autre part il annonce au personnel du CNES que les engagements européens auxquels la France a souscrit entraînent une baisse durable des activités de l’Etablissement national et le conduisent à un plan de licenciement d’une centaine d’agents, dont 30 nommément désignés pour départ immédiat (on n’a jamais su comment cette liste avait pu être établie !).
Pris en otage le personnel réagit avec vigueur. La grève se durcit, ponctuée de nombreuses manifestations à Toulouse. Sur la place de Toulouse, bien que les agents du CNES aient pu être perçus comme des privilégiés lors de leur implantation, leurs revendications sont fort bien relayées par l’opinion locale, y compris diverses autorités qui jugent que, si une issue favorable n’était pas trouvée, la politique de décentralisation et la politique sociale du gouvernement seraient gravement discréditées. Ce soutien inattendu a peut-être joué un rôle essentiel ; il n’aurait pas existé si les services techniques du CNES étaient demeurés en région parisienne.
Fin juin Michel Bignier qui veut s’adresser à l’assemblée générale du personnel, se voit refuser d’entrer au centre spatial de Toulouse. Il parvient à tenir dans un local voisin une réunion restreinte avec les sous-directeurs et chefs de division ; il leur expose la conduite qu’il compte tenir, c’est-à-dire une ligne inchangée et conforme selon lui aux instructions du gouvernement. Ses interlocuteurs s’efforcent de le convaincre que cette position n’a aucune chance d’être acceptée par le personnel. Le lendemain Michel Bignier démissionne. Le surlendemain le président Lévy est limogé par le gouvernement, … mais il a peut-être arrêté le CNES sur une pente fatale.
Partie 4 (1976 – 1983) : La renaissance
Début juillet 1976 un nouveau président, Hubert Curien et un nouveau directeur général, Yves Sillard sont nommés. Sans doute ont-ils reçu des garanties des tutelles quant au maintien pour le CNES d’un rôle à la mesure des moyens humains et matériels mis en place à Toulouse, bien que ces derniers n’aient pas eu la possibilité de montrer complètement leur valeur dans la période de rétrécissement de l’activité qui vient de s’écouler. Ils tiennent en tout cas un discours plus volontariste que leurs prédécesseurs. Yves Sillard était déjà connu à l’intérieur du CNES ; il avait notamment dirigé le centre spatial guyanais avec autorité et dynamisme. Hubert Curien, pour sa part, n’était alors connu que dans les milieux scientifiques, mais il allait rapidement prendre le virus du CNES. Il pressentit tout ce que cet admirable instrument pouvait apporter à la politique spatiale française, mesura ses forces et ses faiblesses et, osons le terme, il l’aima dans sa complexe diversité. Il allait constituer avec Yves Sillard un tandem exemplaire.
Depuis 1975, après le départ d’André Lebeau pour l’Agence spatiale européenne (ESA), Pierre Morel, nouveau directeur général adjoint chargé des programmes instruisait un dossier en faveur du développement, au plan national, d’un satellite lourd d’observation de la Terre. Yves Sillard appuie ce dossier hautement stratégique et affirme sa volonté de mettre également en chantier des systèmes spatiaux de télécommunication et de télévision directe.
A Toulouse Yves Sillard regroupe les deux directions techniques entre les mains d’un seul directeur (Jean-Claude Husson) ; la direction administrative reste encore sous la dépendance du secrétaire général, mais les rejoindra quelques années plus tard, donnant au centre spatial de Toulouse (CST) une large maîtrise de ses moyens. Une organisation de combat est mise en place. Le fer de lance en est constitué par trois divisions sectorielles chargées des avant-projets de systèmes spatiaux :
– observation de la Terre et collecte de données
– télécommunications spatiales
– missions scientifiques.
Parallèlement aux trois divisions sectorielles les techniques véhicule sont groupées dans une sous-direction (où l’on retrouve une division « satellites » signifiant que le CST veut maintenir une compétence interne en intégration) mais les techniques liées aux charges utiles sont éclatées entre les secteurs : l’optique et la détection avec l’observation, les radiotransmissions avec les télécom. Les deux secteurs d’application reposent ainsi sur deux divisions au sein desquelles il est possible d’optimiser la conception des systèmes nouveaux puisqu’on y trouve à la fois les spécialistes thématiques, les ingénieurs système et les spécialistes des techniques des charges utiles. Enfin une autre sous-direction regroupe les services d’exploitation des satellites sur orbite, le centre de calcul et les moyens généraux du CST.
Pour contribuer à restaurer la confiance, des groupes de réflexion sont créés et ouverts à tous les volontaires. Ces groupes ont chacun un mandat dans un domaine précis mais ils recueillent toutes les idées exprimées. Le personnel joue le jeu avec une bonne volonté non exempte de circonspection, mais après avoir contribué à une explosion, il lui fallait bien maintenant adopter une attitude constructive. Le sentiment commun d’avoir échappé à un désastre cimente un nouveau CNES dans lequel les agents veulent persévérer et « faire carrière ». C’est le début d’une véritable culture d’entreprise.
En étroite coordination entre la direction des programmes à Paris et les divisions sectorielles de Toulouse, des négociations sont entreprises avec l’administration des PTT pour développer le système à satellites Télécom 1 et avec TDF et l’Allemagne pour développer les satellites franco-allemands de télévision directe.
Mais c’est en matière d’observation de la Terre que l’évolution est la plus spectaculaire. Le 20 février 1977, devant une assemblée générale du personnel de Toulouse, Yves Sillard met le CST au défi de produire sous 6 semaines un rapport de phase A s’appuyant sur tous les travaux menés dans l’ombre depuis 1970. Le rapport (plus de 1000 pages) est établi dans les temps ! Y figurent les principales options techniques qui feront le succès de Spot quelque 10 ans plus tard. Pierre Morel découvrit les imposants volumes du rapport sur son bureau de Paris un samedi matin. Stupéfait il téléphona aussitôt à Toulouse et cet homme, plus connu pour manier l’ironie que pour manifester une émotion, déclara à son interlocuteur avec des sanglots dans la voix : « Le CST existe ! » Tous les maillons épars s’étaient enchaînés presque naturellement pour constituer le dossier. Suffisait-il donc que le CST reçoive un ordre ?
Aussitôt la France dépose le rapport sur la table de l’ESA et Yves Sillard effectue une tournée en Europe pour chercher des coopérants. A l’ESA la proposition est rejetée car la plupart des pays membres, déjà engagés dans de nombreux projets, ne disposent pas des ressources financières nécessaires. Seules la Belgique et la Suède établissent une collaboration bilatérale avec la France. Pour réduire le coût de développement du projet le CNES décide d’embarquer, au lieu de deux instruments différents (dont l’un en infrarouge) deux exemplaires du même instrument à haute résolution dans le spectre visible.
En 1978 le CNES parvient à un accord avec l’administration des PTT, laquelle défend jalousement son monopole. Il renonce à la compétence en matière de charges utiles de télécommunication (donnée au CNET) mais obtient l’engagement du programme Télécom 1 et reçoit délégation de maître d’ouvrage. Puis la France et l’Allemagne s’accordent pour construire ensemble les satellites TVsat (allemand) et TDF1 (français) ; la maîtrise d’ouvrage en est conduite par une équipe intégrée dirigée par un Français et installée à Munich. Ainsi, tandis que le développement du lanceur Ariane avance à grands pas, le CNES prépare 3 grands projets de satellites d’application compatibles avec le lanceur : Télécom 1, TDF 1 et SPOT 1.
Tous ces projets réussiront, mais à l’époque le pari qu’ils représentent est énorme. Pour l’heure ils mobilisent une part importante du CST. Le projet SPOT, surtout, fait progresser toutes les compétences du centre de Toulouse : compétences système, technologies de bord (véhicule et charge utile), télécommunications à haut débit, mécanique spatiale, opérations et traitement de l’image.
Pourtant le scepticisme qui avait marqué la longue période 69-76 n’a pas totalement disparu. A Toulouse on continue de ne pas croire au succès rapide du lanceur Ariane après la longue série d’échecs des lanceurs Europa. A Paris, après des années de stérilité, on ironise sur les chances de développement du projet SPOT, dont le nom est censé signifier « Système Pour Occuper Toulouse » !
Or, divine surprise, le 24 décembre 1979 Ariane s’envole de Kourou pour la première fois. La réussite est totale et procure instantanément un moral d’acier aux services de Toulouse, qui devront encore attendre 1984 pour lancer leur premier satellite d’application (Télécom 1). Les trois centres Evry, Kourou et Toulouse vibrent pour la première fois à l’unisson. Et le personnel continue de « positiver » malgré les défaillances des lancements N° 2 et N° 5.
La croissance des effectifs du CNES est stoppée depuis 1970 (elle le restera jusqu’en 1981), mais plus de 200 agents ont été embauchés, en 71 ou en 74, pour remplacer les agents ayant refusé leur transfert à Toulouse. Grâce à ces apports l’âge moyen des agents ne dépasse pas 40 ans. Yves Sillard exerce une forte autorité, bien relayée par les divers directeurs et peu contestée par le personnel. L’un des rares points de litige concerne le recours massif à la sous-traitance en raison du développement des activités et du blocage des effectifs.
En 1982 un nouveau directeur général est nommé (Frédéric d’Allest). Le gouvernement autorise le CNES à embaucher 300 personnes travaillant en sous-traitance. D’autre part un système de départs en préretraite permet de rajeunir quelques postes. Enfin et surtout, pour la première fois depuis 12 ans, une centaine de postes nouveaux sont ouverts !
En 1983, anticipant sur le succès des projets Télécom 1, SPOT 1 et TDF 1, Frédéric d’Allest met fin à l’organisation sectorielle du CST et lui substitue une organisation de croisière. Il engage un programme général de recherche et technologie visant d’une part à consolider les technologies développées dans les programmes en cours, d’autre part à asseoir la conception de systèmes futurs sur des bases suffisamment prospectives.
Le CNES est enfin prêt à récolter le fruit de ses efforts.
Partie 5 (1983 – 1992) : La maturité
Les succès
Dès 1982 un événement très médiatique s’était produit dans le cadre de la coopération franco-soviétique, le premier vol spatial d’un Français.
A mi-83 l’ESA prononce la qualification opérationnelle du lanceur Ariane.
En juillet 1984 le président du CNES (Hubert Curien) est nommé ministre de la recherche et de la technologie.
En août 1984 le satellite Télécom 1A est lancé par la première Ariane 3 et mis à poste avec succès. Ce succès unit à nouveau les trois centres Evry, Kourou et Toulouse. A partir de cette date l’image du CNES obtient une notoriété sans précédent. Ce ne sont pas seulement les succès qui sont salués, mais aussi la valeur technique de l’Etablissement national qui les a conçus, conduits et contrôlés.
En juin 1985 a lieu le deuxième vol spatial d’un Français, cette fois dans le cadre de la coopération franco-américaine.
En février 1986 SPOT 1 est lancé et fournit les premières images commerciales de la Terre à haute définition.
En avril 1987 le CNES fête avec faste son 25ème anniversaire, en présence du président de la République et de plusieurs ministres.
En juin 1988 a lieu le premier vol d’un lanceur Ariane 4.
En octobre 1988 TDF 1 est lancé et mis à poste avec succès.
En décembre 1988 a lieu le troisième vol spatial d’un Français, de nouveau dans le cadre de la coopération franco-soviétique.
Le CNES est devenu le chouchou de la classe politique, toutes opinions confondues.
L’élargissement des activités
En 1986 un deuxième plan de recherche et technologie est mis en place, amplifiant l’effort entrepris en 1983. Le directeur général Frédéric d’Allest affirme sa volonté de développer également les programmes scientifiques en lançant des avant-projets « lourds » tels que Vesta en planétologie et Best en sciences de l’environnement, mais ces travaux ne dépasseront pas le stade d’avant-projet. Il lance également le projet d’application Locstar, système de localisation et de messagerie et le conduit jusqu’à la constitution d’une société commerciale européenne, laquelle commande la réalisation du système à un maître d’œuvre industriel, mais tout cet échafaudage s’effondrera faute d’un soutien suffisant de la part des PTT.
Frédéric d’Allest catalyse enfin un mouvement d’idées ambitieuses nées des propositions américaines de participation internationale à la station orbitale Freedom. De même qu’en 1973, la France est en faveur de l’indépendance européenne en matière d’accès à l’espace. Pour convaincre ses partenaires, le CNES entreprend seul l’avant-projet Hermès avant de l’ouvrir à leur participation. La manœuvre, annoncée à la conférence de Rome (janvier 1985) qui décide Ariane 5, aboutit à la conférence de La Haye (novembre 1987) qui décide à son tour Hermès et Colombus. Le centre d’Evry reçoit délégation de gérer Ariane 5 et le centre de Toulouse de gérer Hermès. Mais les modalités de la gestion d’Hermès seront modifiées par la suite et alignées sur le modèle Météosat 1.
Parallèlement les programmes antérieurs, encore en cours de développement ou passés au stade de l’exploitation, provoquent l’extension des moyens de lancement à Kourou, de contrôle en orbite et de traitement des données à Toulouse. Trois Télécom 1, deux SPOT et deux TDF sont mis sur orbite. En outre le centre de Kourou et les services opérationnels et informatiques de Toulouse ne travaillent pas seulement sur les satellites développés par le CNES ; ils assurent des lancements et des mises à poste pour de nombreux satellites appartenant à des pays étrangers et à des organisations internationales.
L’évolution de l’entreprise CNES
Pour faire face à la multiplication de ses tâches le CNES est autorisé à créer chaque année des postes nouveaux de 1982 à 1990. Par ailleurs il est aussi autorisé à intégrer du personnel travaillant en sous-traitance à Toulouse. Sous l’effet de ces deux causes les effectifs globaux du CNES croissent de façon spectaculaire (de 1100 à 2400 agents) au profit principalement du centre de Toulouse. De plus un nombre important de postes sont rajeunis grâce à des contrats de préretraite.
Peu à peu un nouveau CNES prend naissance. Les agents embauchés pendant cette période ont une mentalité très différente de leurs aînés. N’ayant pas connu l’économie de plein emploi, ils se montrent très heureux de faire partie d’un établissement public où ils se sentent protégés et qui de plus vole de succès en succès. Enfin ils y trouvent une technicité très prisée en début de carrière et une grande ouverture d’esprit.
Tout en restant d’ampleur limitée les moyens matériels sont renouvelés pour permettre d’asseoir la conception des systèmes futurs sur une expertise des points technologiques clés. Le pourcentage d’ingénieurs et cadres, toujours élevé, se maintient malgré les embauches de techniciens et d’opérateurs.
Au plan social, après la création en 1982 d’un comité central d’entreprise et de comités d’établissement dans chaque centre, le conseil d’administration est élargi : 1/3 de ses membres sont élus par le personnel.
Mais la taille de l’établissement et la diversification croissante de ses tâches et de ses modalités d’action, jointes à l’afflux des nouveaux embauchés, ne facilitent pas le maintien des aspirations communes qui avaient uni le personnel dans l’œuvre de redressement de la période précédente. L’organisation par métiers mise en place en 1983 induit peu à peu des cloisonnements. Par ailleurs la mobilité inter-centres est insuffisante, Paris et Kourou ne sont pas suffisamment attractifs, les agents s’enracinent notamment à Toulouse où des mouvements de faible ampleur sont toutefois possibles avec Matra et Alcatel.
Au siège parisien les postes rendus vacants par quelques départs trouvent rarement des candidats internes et sont remplis par des candidats extérieurs qui ont du mal à s’intégrer à une maison devenue très complexe. Le mode de direction très personnel de Frédéric d’Allest ne favorise pas l’osmose entre ces apports d’expérience extérieure et la culture interne forgée dans les années 70. En 88-89, pour recréer une unité de vues, il lance une vaste réflexion de politique technique associant le centre de Toulouse et les services du siège parisien, mais les idées dégagées ne sont pas conduites jusqu’à leur conclusion. Une synthèse limitée à Toulouse est seulement établie.
La réorganisation du CNES en 1989
En février 1989 un nouveau directeur général (Jean-Marie Luton) est nommé. Il entreprend aussitôt de réorganiser le CNES pour tenter de remédier aux difficultés recensées. Une nouvelle organisation est mise en place dès septembre. La direction des programmes est dissoute. Ses fonctions sont pour une part reprises au sein d’une direction générale adjointe chargée de la stratégie et pour une autre part au sein de deux directions thématiques, l’une pour la science, l’autre pour les applications. Ces deux directions sont « délocalisées », c’est-à-dire qu’elles associent des personnels de Paris et de Toulouse. Elles sont regroupées, ainsi que les services techniques, opérationnels et administratifs de Toulouse, au sein d’une deuxième direction générale adjointe chargée de la recherche et des applications. Une troisième direction générale adjointe, chargée du transport spatial, réunit la direction des lanceurs d’Evry et la nouvelle direction Hermès de Toulouse. Enfin un bureau central technique est créé à Paris.
Toutefois cette nouvelle organisation, séduisante dans son principe, n’atteint pas tous les bénéfices escomptés. La vie est difficile dans les directions délocalisées. Un nouveau fossé se creuse entre elles et la direction de la stratégie. Quant à la direction du transport spatial elle est dissoute au bout d’un an lorsque le programme Hermès devient cogéré par l’ESA et le CNES. Enfin et surtout la nouvelle organisation ajoute un étage hiérarchique de plus à une structure qui en possédait déjà beaucoup. Elle ne remédie pas aux tendances de cloisonnement. Le CNES est devenu une mosaïque riche d’expériences et de compétences individuelles dont aucun grand projet nouveau ne fédère les potentialités comme l’avait fait SPOT 1.
La nouvelle aventure européenne
La nouvelle aventure européenne préparée à Rome en 1985 et à La Haye en 1987 prend corps. Elle suppose un accroissement très important des budgets spatiaux pour un objectif prestigieux, maintenir l’Europe en bonne place face aux Etats-Unis, à l’URSS et au Japon dans des programmes où l’homme à bord jouera un rôle majeur. Comme cela avait été le cas en 1973, c’est la France qui propose la politique la plus ambitieuse, beaucoup d’autres pays européens continuant à considérer l’activité spatiale simplement comme un domaine de technologie de pointe et d’affaires industrielles où la règle du juste retour offre des garanties de débouché. Faute d’avoir eu la même approche que la France, l’Allemagne est vexée de voir celle-ci en passe de gérer deux programmes majeurs, Ariane 5 et Hermès et elle se rabat sur Colombus sans cependant y prendre une part financière à la mesure de ses ambitions.
De fait le dossier européen, hautement politique, échappe de plus en plus au CNES, à l’intérieur duquel l’opinion majoritaire préférerait que la priorité soit donnée à des programmes à buts scientifiques ou d’application, dans la lignée de ceux conduits jusqu’alors et dont la taille permet plus facilement une gestion nationale ou à prédominance française. L’établissement a déjà assez de difficulté à obtenir le budget nécessaire à la poursuite du programme SPOT qui, à partir de SPOT 4, utilise une nouvelle plate-forme et une charge utile aux missions étendues. Il a aussi du mal à dégager le personnel nécessaire au suivi de projets qui lui sont confiés à partir de 1990 par la DGA et pour lesquels il dispose pourtant de compétences et de structures parfaitement adaptées. Il perçoit mal au contraire les responsabilités qu’il pourrait assumer dans le développement d’Hermès, à l’étroit entre d’une part un contrôle serré de l’ESA et d’autre part une forte délégation à un consortium industriel européen, bâti pour la circonstance et qui ne cesse de s’alourdir pour satisfaire les exigences de chaque pays participant.
Dans la classe politique française, au contraire, le discours européen s’approfondit, se durcit et tourne à la langue de bois. Le gouvernement français parvient pour la première fois en 1990 à placer à la tête de l’ESA un français, qui n’est autre que Jean-Marie Luton, le directeur général du CNES nommé seulement depuis un an. Mais il devient de plus en plus évident que les possibilités budgétaires au plan européenne seront pas à la hauteur des ambitions affichées à La Haye. Il sera difficile de tout faire. Au plan national les perspectives ne sont pas meilleures : un nouveau directeur général est nommé au CNES (Jean-Daniel Lévi) avec la tâche impossible d’atténuer la surchauffe tout en maintenant les ambitions européennes, auxquelles se sont maintenant ralliés de nombreux industriels qui ont investi pour y faire face.
Les événements internationaux et le revirement des opinions publiques
L’effondrement du système communiste provoque l’arrêt de la lutte pour le leadership spatial, sans toutefois profiter aux Etats-Unis qui subissent les déboires commerciaux du programme de la Navette Spatiale. D’autre part, depuis la catastrophe de la navette Challenger (1986), l’opinion publique, aux Etats-Unis comme en Europe, est moins favorable à la multiplication des vols habités et davantage à la surveillance écologique de la Terre. De plus les milieux scientifiques européens (en France l’Académie des sciences) s’opposent à ce que des ressources financières très élevées soient utilisées à des fins de prestige et réclament une politique spatiale équilibrée associant l’homme à des robots perfectionnés. Enfin l’Allemagne, engagée dans sa réunification, milite en faveur d’une révision en baisse des objectifs de La Haye, afin de limiter sa propre dépense tout en conservant sa place en importance relative.
Fin du récit
L’orientation des programmes spatiaux suivie depuis 10 ans est ainsi remise en question. Toutes les interrogations politiques et programmatiques qui se posent ont une incidence majeure sur l’existence et la marche des organismes spatiaux et des industriels européens. La coexistence du CNES et de l’ESA devient difficile en l’absence d’une répartition claire des responsabilités. Celle-ci supposerait d’abord qu’un ensemble de programmes soit adopté, ensuite que la situation unique du CNES en Europe soit admise par les autres pays membres de l’ESA, dont aucun ne dispose d’un établissement technique comparable au centre spatial de Toulouse. On retrouve ainsi les ingrédients des crises des années 73-76 … à l’exception de l’esprit de contestation constructive qui, après avoir favorisé leur éclatement, avait finalement contribué à sauver le CNES.
Mais il peut y avoir des sorties de crise moins explosives …
Mon témoignage prend fin en 1992. Je quitterai le CNES 3 ans plus tard.
Témoignage paru dans la revue Espace & Temps n°6 (Juin 2010)