18 mars 1965 – Première sortie dans l’espace
1 – Que faire après Vostok ?
De 1961 à 1963, lʼUnion soviétique réalise six vols spatiaux habités avec le vaisseau Vostok (3KA), développé et construit par le bureau dʼétudes OKB-1 de Sergueï KOROLIOV. Le 26 juillet 1963, un mois après le dernier vol Vostok de Valentina TERECHKOVA, KOROLIOV se réunit avec plusieurs représentants de lʼarmée et de la Commission Militaro-industriell (VPK), lʼorganisme supra-ministériel qui chapeaute les activités spatiales, pour définir lʼavenir des vols habités.
LʼOKB-1 dépend du Comité National pour les Techniques de Défense (GKOT), un organisme de niveau ministériel que lʼon pourrait qualifier de NASA soviétique, mais aucun de ses représentants nʼest invité à la réunion. A cette époque, les vols habités sont dʼune importance politique tellement capitale que KOROLIOV en discute directement avec la VPK, sans sʼencombrer de lʼavis du GKOT.
Le vaisseau Soyouz, qui est actuellement en cours de développement à lʼOKB-1, ne volera pas avant 1965. Que faire, donc, pendant les deux années à venir ? Tous les participants à la réunion du 26 juillet 1963 sʼaccordent sur lʼidée de réaliser quatre vols Vostok supplémentaires en 1964-1965, afin de couvrir le gap en attendant lʼarrivée de Soyouz.
Mais les nouvelles en provenance des Etats-Unis ne vont pas tarder à modifier ces projets. Les Américains sont en effet en train de préparer le premier vol de leur nouveau vaisseau Gemini. Nettement plus évolué que le Vostok, il permettra notamment à lʼun de ses deux occupants de sortir en scaphandre dans lʼEspace.
Au début de lʼannée 1964, les futurs vols de Vostok sont annulés, et il est décidé de modifier le vaisseau pour le rendre capable dʼégaler le Gemini, notamment en lui permettant dʼemporter plusieurs cosmonautes et de réaliser des sorties dans lʼEspace.
Cette décision a été prise par Nikita KHROUCHTCHEV en personne, et imposée à lʼOKB-1. Dʼaprès le journal du général KAMANINE, le patron des cosmonautes, KHROUCHTCHEV a téléphoné à KOROLIOV le 4 février 1964 pour lui demander de réaliser des vols spatiaux avec plusieurs cosmonautes. «Cʼétait la première fois que je voyais KOROLIOV en pleine confusion», écrira KAMANINE.
MICHINE, TCHERTOK et MOLODTSOV confirment cette version des faits. Toutefois, dans un entretien avec lʼhistorien Asif SIDDIQI, le fils de KHROUCHTCHEV a indiqué que, selon lui, son père nʼétait même pas au courant des projets américains, et cʼest KOROLIOV qui, aveuglé par son désir de toujours être le premier, a donné lʼordre de développer un «super Vostok» en attendant Soyouz.
La décision de construire un vaisseau Vostok amélioré, baptisé Voskhod («lever de Soleil»), ou 3KV, est formellement entérinée par la décision n°59 de la VPK datée du 13 mars 1964.
2 – Sept mois pour transformer un Vostok
Le 12 octobre 1964, le vaisseau à trois places Voskhod décolle de Baïkonour, et emmène les cosmonautes KOMAROV, FEOKTISTOV et EGOROV pour un vol de vingt-quatre heures.
Les communicants du Kremlin se chargent de faire passer la mission pour un premier vol dʼessai historique dʼun «nouveau vaisseau».
Un mois après la décision n°59, le 13 avril 1964, un décret lance le développement dʼune version encore différente du Vostok, baptisée Vykhod («sortie»), 3KD, qui permettra de réaliser une sortie dans lʼEspace, toujours dans le but de ne pas laisser Gemini prendre le dessus. La VPK fixe comme objectif à lʼOKB-1 de réaliser la sortie dans lʼEspace en novembre 1964, soit dans un délai de sept mois.
A lʼOKB-1, le projet Vykhod est placé sous la responsabilité de Konstantin BOUCHOUÏEV, lʼun des adjoints de KOROLIOV.
Le nouveau vaisseau, plus lourd que le Vostok, ne pourra pas être mis sur orbite par le même lanceur. Il devra utiliser une version améliorée, appelée elle aussi Voskhod (11A57), dont le développement a commencé en novembre 1961 à la Filiale n°3 de lʼOKB-1, à Kouïbychev (aujourdʼhui Samara), dans le cadre du projet de satellite de renseignement à haute résolution Zenit-4.
Pour sortir dans lʼEspace, le cosmonaute sera équipé dʼun scaphandre appelé Berkout, dont le développement est attribué à lʼusine n°918 du Comité National des Techniques Aéronautiques (GKAT). Cette usine, dirigée par Gaï SEVERINE, avait déjà réalisé la combinaison de survie SK-1 pour les cosmonautes de Vostok. Le projet Berkout est placé sous la responsabilité de Boris MIKHAÏLOV.
Afin de limiter la pression dans le scaphandre tout en assurant la bonne respiration de son occupant, il est préférable dʼutiliser une atmosphère à 100% dʼoxygène. En revanche, le vaisseau 3KD a une atmosphère à 20% dʼoxygène, comme sur Terre. De plus, les différents systèmes du vaisseau ne sont pas conçus pour fonctionner dans le vide. Pour ces deux raisons, il va falloir lʼéquiper dʼun sas, baptisé Volga, dont le développement est également confié à lʼusine n°918.
Le 9 juin 1964, le cahier des charges arrêtant les spécifications du sas et du scaphandre est signé. Le sas, pour pouvoir tenir sous la coiffe du lanceur, devra être rétractable. Les équipes de conception optent pour une structure souple dotée dʼune écoutille à chacune de ses extrémités. Elle sera fixée sur lʼécoutille du vaisseau 3KD, et sera larguée avant la rentrée dans lʼatmosphère.
Au Centre dʼEntraînement des Cosmonautes (TsPK), il nʼexiste pas encore de piscine, et la seule façon de simuler le travail en apesanteur est lʼavion parabolique Tu-104A, qui avait déjà utilisé pour former les cosmonautes de Vostok.
Dʼautre part, le bureau dʼétudes SOKB de lʼInstitut des Essais en Vol (LII) fournit les tableaux de bord du vaisseau, ainsi que le simulateur TDK-3KD pour la formation des cosmonautes.
3 – Préparation de la première sortie dans lʼEspace
En juillet 1964, six cosmonautes sont affectés sur le programme Vykhod, et sont regroupés par binômes pour former trois équipages :
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- Équipage principal : BELAÏEV (Commandant) et LEONOV (Pilote)
- Équipage de réserve : GORBATKO (Commandant) et KHROUNOV (Pilote)
- 2ème équipage de réserve : ZAÏKINE (Commandant) et KOLODINE (Pilote)
En décembre 1964, la première mission dʼun Vykhod est programmée pour mars ou avril 1965. Un vol dʼessai inhabité du 3KD sera dʼabord réalisé en janvier-février. En janvier 1965, GORBATKO (qui commande lʼéquipage de réserve) a des pro-blèmes de santé et doit être remplacé par ZAÏKINE. Le 6 février 1965, la Commission dʼEtat décide de lancer le premier 3KD inhabité entre le 14 et le 16 février. Si le vol se passe bien la première mission habitée suivra entre le 25 et le 27 février.
Le 12 février, le lancement du 3KD inhabité est reporté de quarante-huit heures. Le premier vol habité est en conséquence repoussé au début mars. Finalement, le 3KD inhabité, baptisé Cosmos 57, décolle le 22 février 1965. Le sas Volga se déploie correctement mais, au cours de la troisième orbite, le système dʼautodestruction provoque lʼexplosion du vaisseau suite à un problème de contrôle-commande.
Après cet échec, le général KAMANINE propose de reporter la première sortie dans lʼEspace et dʼeffectuer un vol dʼessai du 3KD avec un seul cosmonaute. Cette idée est immédiatement rejetée par KOROLIOV, car une telle mission ne constituerait pas une grande première.
Comme Cosmos 57 nʼa pas pu terminer sa mission, il nʼa pas pu valider la capacité du 3KD à rentrer dans lʼatmosphère. En effet, la présence lors de la pénétration de lʼatmosphère de lʼanneau de fixation du sas modifie le profil aérodynamique.
Il est alors décidé dʼéquiper un satellite-espion Zenit-4 dʼun anneau de fixation, afin dʼen étudier les effets sur la rentrée. Cʼest Cosmos 59 qui hérite de cette mission. Il décolle le 7 mars 1965 et atterrit une semaine plus tard, sans incident. Entre temps, une autre capsule avait été larguée dʼun hélicoptère pour vérifier le bon déroulement de lʼatterrissage. Le parachute ne sʼétait alors pas ouvert et lʼengin sʼétait écrasé.
4 – La mission de Voskhod-2
Le 9 mars, les cosmonautes se rendent à Baïkonour et commencent leur préparation finale. Le 16 mars, lendemain de lʼatterrissage de Cosmos 59, la Commission dʼÉtat fixe le lancement du premier 3KD habité au 18 mars 1965.
Et cʼest bien ce jour là que le deuxième 3KD (qui porte le n°4) décolle de Baïkonour. Il est baptisé officiellement Voskhod-2, toujours dans lʼobjectif de faire croire que lʼURSS dispose dʼun vaisseau polyvalent de type Gemini ou Apollo.
A la fin de la première orbite, BELIAÏEV commande le déploiement du sas Volga. Après plusieurs contrôles dʼétanchéité, LEONOV pénètre à lʼintérieur du sas et BELIAÏEV en referme lʼécoutille.
A 05h33, LEONOV ouvre l’écoutille extérieure et commence la première sortie dans lʼEspace de lʼHistoire.
Il sʼappuie ensuite sur le vaisseau pour sʼen éloigner autant que son câble de sécurité de sept mètres le lui permet. Les images de la sortie sont diffusées en direct (en fait avec un léger différé) dans toute lʼUnion soviétique.
Une dizaine de minutes plus tard, LEONOV essaie de pénétrer dans le sas Volga comme le veut la procédure, à savoir les pieds en premier. Mais les choses se gâtent quand il sʼaperçoit que la rigidité de son scaphandre lʼempêche dʼeffectuer la manœuvre. Il essaie alors de rentrer la tête la première, quitte à devoir se retourner une fois à lʼintérieur. Mais là encore, il ne dispose pas dʼassez de souplesse.
Il décide dʼéventer partiellement son scaphandre pour abaisser la pression de 400hPa à 270hPa, et ainsi diminuer sa rigidité. Il rentre dans le sas la tête la première, et doit donc se retourner à lʼintérieur du sas pour fermer lʼécoutille.
5 – Retour sur Terre
Au début de lʼorbite suivante, les cosmonautes envoient la commande de largage du sas. Quelques orbites plus tard, vient le moment de rentrer sur Terre. Toutefois, le système dʼorientation automatique ne fonctionne pas correctement, et il nʼest donc pas possible de mettre en service le moteur de freinage TDU, fourni par lʼOKB-2 dʼISSAÏEV.
BELIAÏEV devra faire atterrir Voskhod-2 manuellement. Il se charge de la difficile manœuvre dʼorientation, qui lʼoblige à se déplacer dans le vaisseau pour avoir accès aux différents hublots. Une fois ses mesures effectuées, il met quarante-six secondes à regagner sa place. Or, durant ce laps de temps, les coordonnées quʼil a mesurées ont eu le temps de changer et, par conséquent, Voskhod-2 atterrira 2000 km plus loin que prévu.
Le moteur TDU fonctionne normalement, mais dix secondes plus tard, alors que le compartiment des instruments devrait être largué, rien ne se passe. LEONOV sʼaperçoit quʼun câble de reliant le compartiment de descente au compartiment des instruments ne sʼest pas détaché.
Arrivé à une altitude dʼenviron 100 km, le câble finit par se consumer. Ensuite, le reste de la descente se déroule normalement, et Voskhod-2 touche le sol à 09 h 02 GMT le 19 mars 1965, à 180 km au nord-est de Perm.
LEONOV envoie un message en morse, qui est capté par un avion cargo. Lʼéquipage de celui-ci prévient immédiatement les autorités et une campagne de recherche est lancée sur toute la région.
Mais le Soleil ne va pas tarder à se coucher et les opérations de sauvetage sont suspendues. Le lendemain matin, les cosmonautes sont réveillés par le bruit des moteurs dʼun Il-14 survolant la zone. LEONOV lance une fusée éclairante pour signaler précisément sa position. Quelques instants après, un groupe dʼhommes à skis (dont un cameraman) arrivent près du vaisseau.
Lʼévacuation ne pourra se faire que le lendemain, après quʼune deuxième équipe de secours sera venue avec de quoi couper des arbres, de façon à permettre aux hélicoptères de se poser. Le soir venu, un feu est allumé et les cosmonautes se voient offrir de la nourriture chaude.
Le jour suivant, LEONOV et BELIAÏEV, accompagnés par lʼéquipe de récupération, chaussent des skis et parcourent neuf kilomètres dans la taïga. Ils rejoignent ainsi une petite aire dʼatterrissage de fortune où un hélicoptère les attend. Les cosmonautes sʼenvolent alors pour Perm, dʼoù ils prennent un avion pour Baïkonour.
Les cosmonautes regagnent Moscou le 23 mars 1965, où ils reçoivent un accueil triomphal. Les Américains effectueront leur propre sortie dans lʼEspace trois mois plus tard, au cours de la mission Gemini IV.
Suite aux problèmes dʼorientation de Voskhod-2, Boris TCHERTOK (OKB-1) dira lui-même quʼil «a réalisé à quel point nous sommes passés près dʼune tragédie spatiale», et quʼil «considère le retour sur Terre de LEONOV et BELIAÏEV comme un énorme coup de chance».
6 – Le Voskhod : un vaisseau à haut risque
Avec Voskhod-1 et Voskhod-2, KOROLIOV a réussi deux grandes premières spatiales.
La réalisation avec succès des deux vols habités, avec les échéances qui ont été données à lʼOKB-1, représente un accomplissement technologique indéniable. A posteriori, KOROLIOV, cité par TCHERTOK, dira lui-même quʼ «il nʼaurait jamais cru possible de faire un Voskhod à partir dʼun Vostok».
Mais ces vols étaient motivés uniquement pour leur attrait politique au détriment de la sécurité des équipages. En effet, suite aux modifications qui avaient dû être apportées au Vostok, il nʼétait plus possible dʼéquiper les cosmonautes de sièges éjectables. Ils étaient en survètement dans la capsule. Et il nʼy avait pas de tour de sauvetage. En conséquence, ils ne disposaient dʼaucun moyen de sauvetage lors des vingt-sept premières secondes du vol.
Le général KAMANINE écrivait, dès le 14 mars 1964, que «tenter de transformer rapidement le Vostok à une place en un Voskhod à trois places et dʼenvoyer des passagers dans lʼEspace, ce nʼest pas un pas en avant supplémentaire soigneusement préparé, mais un sursaut désespéré». Le 7 mai 1964, le général KAMANINE rapportait que «[KOROLIOV] a indiqué à KHROUCHTCHEV que les risques dʼun vol Voskhod sont plus élevés que sur Vostok, et [quʼ]il a reçu lʼaccord pour ce risque au vu du grand impact politique du vol dʼun vaisseau à trois places».
7 – Le Voskhod objet de toutes les critiques
Après Voskhod-2, cinq autres missions 3KV-5 à 3KV-9 sont programmées mais, à lʼexception dʼun vol de 3KV avec des animaux à bord (Cosmos 110), elles seront toutes annulées. Le cosmonaute Gueorgui KATYS, qui devait voler sur le troisième Voskhod avant que celui-ci ne soit annulé, écrira que les records battus par Voskhod ne lʼont été «que dans un but politique».
Boris TCHERTOK écrira que «Voskhod nous est tombé dessus de manière plutôt inattendue et a mis un frein sur nos travaux concernant Soyouz». Il constatera par ailleurs que «les activités sur Voskhod ont détourné de Soyouz tous les gens qui travaillaient sur les vols habités».
En effet, de début 1964 à début 1966, les ressources qui sont affectées à Voskhod ne le sont pas à Soyouz. En conséquence, ce vaisseau ne sera prêt quʼen novembre 1966 et son premier vol habité nʼa lieu quʼen avril 1967, soit plus de deux ans après la sortie de LEONOV.
A la différence du Voskhod, le Soyouz représentait une avancée technologique considérable. En effet, à lʼinstar de Gemini, il pouvait faire des rendez-vous et des amarrages dans lʼespace.
Pendant ces deux années au cours desquelles les cosmonautes soviétiques sont cloués au sol, les Américains réussissent pas moins de dix missions Gemini, accomplissant quatre amarrages en orbite et neuf sorties dans lʼEspace.
TCHERTOK reconnaîtra que «les avantages de Gemini par rapport aux Vostok et Voskhod sont évidents» et regrettera que, à ce moment, les «premiers vaisseaux Soyouz ne nʼont été quʼà peine aperçus dans lʼusine dʼassemblage».
En se remémorant le premier vol de Soyouz, Boris TCHERTOK écrira «Nous allions enfin voir sʼouvrir lʼère de Soyouz. BOUCHOUÏEV et FEOKTISTOV ont fait de leur mieux pour enrayer le développement des vaisseaux Voskhod, qui nʼoffraient aucune perspective, en faveur de Soyouz».
Néanmoins, les cinq vols (deux habités et trois inhabités) des vaisseaux Voskhod auront apporté un certain savoir-faire aux bureaux dʼétudes soviétiques.
Ainsi, le scaphandre Berkout de LEONOV permettra à lʼusine n°918 dʼacquérir de lʼexpérience qui sera mise à profit pour la conception des futurs scaphandres, notamment celui du programme lunaire.
Les rétrofusées utilisées pour le système de parachute à réaction des Voskhod seront aussi largement réutilisées sur de multiples satellites et vaisseaux spatiaux soviétiques pendant plusieurs décennies (cf. Espace & temps n°13).
Article rédigé par Nicolas PILLET – Membre de l’IFHE
Cet article est paru dans la revue IFHE « Espace & Temps » N° 14 – Mars 2015 à l’occasion du 50ème anniversaire de la marche de LEONOV.






